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Lettre ouverte de Nadine Gueydan à la présidente de l'Ordre des psychologues du Québec (OPQ), et suite du débat




Il nous fait plaisir de diffuser une lettre ouverte à la présidente de l'Ordre des psychologues du Québec dont l'auteure est Nadine Gueydan, M.Ps., membre du GEI. Elle prend la parole pour dénoncer "une incitation à la pensée unique" qu'elle décèle dans la revue Psychologie Québec et elle lance un appel à la réflexion, au dialogue et au respect de la pluralité des perspectives en psychologie. Nous croyons qu'elle donne une voix à plusieurs d'entre nous.

Voici une copie web de la lettre de Nadine (lien vers l'original de cette lettre ci-bas).

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Vous trouverez également ci-bas, les liens vers les différentes lettres qui ont consitué la suite du débat :


Lettre ouverte à notre présidente

Décembre 2015

L’épistémologie [aujourd’hui] n’est pas pontificale ou judiciaire; elle est le lieu à la fois de l’incertitude et de la dialogique. Edgar Morini

Madame la Présidente, chère collègue,

Depuis quelque temps, je m’inquiète du ton qui se dégage de notre revue Psychologie Québec et qui pourrait ressembler à une incitation à la pensée unique. Pour commencer, j’ai vu passer, dans un appel à publier de notre magazine, l’énoncé suivant : « Il ne s’agit pas d’une page d’opinions : les textes doivent être documentés, appuyés sur des connaissances scientifiques et traiter de psychologie »ii. Si l’avertissement signifie « prière ne pas propager une conclusion farfelue basée sur une subjectivité non examinée », il emporte mon adhésion et nul ne le récuserait. Mais la phrase porte en filigrane une injonction plus insidieuse que je traduirais ainsi : « il est interdit de penser par vous-même » (car c’est cela, une opinion). Il y avait autrefois dans la revue Psychologie Québec une rubrique intitulée précisément « Opinion », grâce à laquelle nous pouvions prendre la mesure de la pensée singulière et vivifiante de nos pairs. Elle a disparu. Si je crois bon de revenir sur une simple recommandation, tout à fait justifiable sous d’autres égards, c’est parce que les articles retenus dans les numéros subséquents ont manifestement tenu compte de la consigne connotée, et c’est ce que je déplore dans ces lignes.

Il y eut ensuite dans le numéro de novembre 2015 un article étonnantiii, au ton policier, dont il serait trop long de rapporter les aberrantes affirmations. Je vous avoue ma consternation. Le but est-il de nous transformer en cyborgs? En individus programmés selon des « données probantes » et aptes à répondre uniquement aux verbes d’action? Il y a donc des verbes (d’état) à exclure des objectifs de nos formations tels que : être sensibilisé, penser, se conscientiser, découvrir, etc.! Je crois que là, une limite a été franchie. Un professeur de philosophie de l’Université de Sherbrooke, Gilles Voyeriv, développe un thème apte à nous faire réfléchir : alléguant que « l’éthique, contrairement à la déontologie, n’est pas affaire de code mais de transformation de la personne », il soutient que, dans un groupe humain, bien que les règles soient nécessaires, plus il y a de règles et moins… il y a d’éthique. Pour apporter de l’eau à ce moulin, je fais appel à un autre écritv du même numéro : dans une situation éthiquement délicate, le fait que nous puissions nous appuyer sur un article du code de déontologie et le présenter au patient avec un sourire respectueux est certes un bon conseil; mais serait-il également envisageable que parfois nous puissions en expliquer ou en assumer personnellement le bien-fondé?

Les connaissances acquises par la recherche constituent sans conteste le point d’assise de nos interventions. Mais si le credo du psychologue s’y arrime sans question, cela se fait aux dépens d’un jugement forgé par une individualité qui s’assume, dont l’expression même forcerait le respect. Il serait dommage et dommageable que nous nous réduisions à l’état de récepteurs et débiteurs de données probantes, entre autres pour la raison suivante : celui qui rapporte une démonstration scientifique, aussi passionnante et informative soit-elle, devient pour le lecteur le représentant anonyme d’une sorte d’absolu, le dispensateur d’une vérité (momentanément) indépassable ou incontournable, ce que précisément nous devons éviter dans l’espace thérapeutique tissé de complexité et d’incertitude, où nous évoluons quotidiennement. « La vérité, ici, n’est pas un résultat, mais un processus, celui d’avancer, d’apprendre sans cesse. » nous rappelle l’essayiste Pierre Bertrandvi, ce coutumier de l’intime.

Le souci d’objectivité scientifique du chercheur n’est pas seulement justifié et louable, il est requis. Toutefois rien n’oblige à ce que ce dernier verse dans la sécheresse académique la plus désengagée. Lorsque les articles s’en tiennent à citer des études et à énoncer leurs résultats de manière impersonnelle, sans créativité ni implication, se perd une forme de contact normalement attendue entre psychologues. Une pensée singulière ne prétend sans doute pas à la vérité, mais elle inspire, interroge, élève et nourrit par son dynamisme communicatif; alors que la vérité plaquée, glacée et calée dans une mathématique imparable tend à oblitérer cet ingrédient indispensable : l’auteur, la voix d’un sujet qui, par son étoffe même, par ce qu’une parole propre a justement de révocable et d’inachevé, nous convoque au dialogue. La méthode scientifique impose inévitablement son langage de neutralité et de factualité. Mais, pourquoi faudrait-il que la personne qui relate les résultats d’une recherche se montre aussi protocolaire que la recherche elle-même?

Quand il n’y a plus personne derrière l’écriture, qu’un bon élève, il n’y a personne devant non plus : l’être à l’étude est découpé en segments portés sous la loupe, mesurés, analysés, répertoriés. À la lecture de ces articles, l’idée que le chercheur pourrait faire partie de ce qu’il décrit ou démontre semble complètement écartée. Or c’est une dominante de la pensée contemporaine en sciences et en épistémologie. L’OPQ insiste sur le concret, le pratique, l’intervention directement applicable à une problématique précise. Fort bien. Mais, trop marquée, cette position risque de se retrouver en porte-à-faux avec la mouvance intellectuelle contemporaine qui avance en rangs serrés vers une compréhension riche et nuancée des principes de participation herméneutique, de complexité systémique et d’incertitude. La fécondité de la pensée se trouve aujourd’hui aussi de ce côté-là.

Quant au lecteur, faute de se sentir convié à la table de la réflexion, il apprend des « vérités », se retrouve devant des conclusions, des chiffres, des comparaisons, parfois, osons le dire, des tautologies. Plusieurs auront noté par exemple que les articles portant sur le besoin de vacances ne nous donnaient surtout pas l’envie d’en prendre : il s’agissait de mieux huiler le petit robot que chacun est incité à être en retournant au travail; il s’agissait d’ajouter à sa vie plaisir et détente mais non pas de nourrir son humanité. Cela est très inquiétant.

Toute donnée issue d’une recherche sérieuse doit effectivement être prise au sérieux. Mais par quelqu’un qui sait y adjoindre une réflexion critique et « contextualisante ». Autrement dit, nous ne devons pas être pensés par la recherche mais penser la recherche. Nous ne devons pas nous soumettre à ses diktats, mais la confronter, bien sûr à d’autres recherches, mais aussi à notre expérience, à notre jugement, et surtout nous demander comment elle a été menée et par qui elle est financéevii. Nous devons « rebondir » sur une recherche et non pas l’avaler sagement et benoitement avant la suivante.

« Je crains qu’on devienne une société qui cesse de penser » s’inquiète Pierre Deschamps, avocat et éthicien, ancien juge au Tribunal canadien des droits de la personne, se référant à la philosophie d’Hannah Arendt. Personnellement, j’appréhende nos esprits formatés et redouterais une trop grande uniformisation de notre langage. Toute scientifique qu’elle se présente, la psychologie ne peut renier ses origines philosophiques et littéraires. Avant d’être des savants nous sommes des humanistes, et cela, qu’on se réclame ou non de cette mouvance en psychologie. La psychothérapie n’est pas qu’affaire de méthodeviii. La compétence qu’elle requiert s’alimente à des savoirs variés, comme la lecture de romans, d’essais, de journaux, à du temps de recueillement, aux œuvres d’art, sans compter l’inlassable dévotion à son propre cheminement intérieur. Tout ce qu’on acquiert dans ces expériences contribue à ouvrir et à multiplier les canaux de communication, bref à enrichir le processus de symbolisation partagée qu’est la psychothérapie. « Ce n’est pas ce que nous faisons ni ce que nous devons faire qui est la question, mais ce qui survient avec nous, par-delà notre vouloir et notre faire »ix, résume avec finesse, Hans-Georg Gadamer, un des plus grands herméneutes du XXe siècle.

En somme, nous avons au moins autant besoin d’emmagasiner des données que de puiser à une stimulante mise en commun d’idées et de perspectives. Je vois une distorsion de notre mandat lorsque nous cédons à la tendance générale d’une société fiévreusement axée sur le rendement et l’efficacité à tout crin, alors que nous devrions être attentifs à ses effets aliénants. Prenons pour exemple une situation qui nous touche tous: notre gouvernement se plaît à masquer le fait que l’éducation ne se réduit pas à l’enseignement : les jeunes n’ont pas seulement besoin d’être instruits, mais d’être éduqués. « Instruit » (du lat. Instruere : outiller) signifie engranger des connaissances, s’équiper de savoirs et d’habiletés utiles à un métier futur (ou aux besoins des entreprises!), alors que « éduqué » (du lat. duco : conduire) signifie « être conduit » vers soi, par dépassements successifs, viser l’indépendance de jugement, l’aptitude à trier et métaboliser la connaissance, à penser par soi-même, à asseoir des « opinions » sur une réflexion personnelle et une éthique étayée par des valeurs intégrées et assumées. Voilà sur quoi nous devrions socialement nous prononcer fermement et sans réserve. Mais comment le faire si nous ne valorisons pas ce double développement d’abord pour nous-mêmes?

À la lecture de ces lignes, vous aurez compris que je ne m’en prends nullement aux exigences de la recherche expérimentale, bien au contraire. En revanche, j’en ai contre le fétichisme de la donnée probante et la normalisation excessive de nos modes de pensée; j’en ai contre l’assujettissement des psychologues à une idéologie en passe de transformer la rigueur qui nous honore en un carcan qui nous calibre, et dans laquelle beaucoup d’entre nous, tenus de se contorsionner pour s’y insérer, ne se reconnaissent plus. Je plaide pour la valorisation d’un plus large spectre de nos compétences intellectuelles, morales et spirituelles. Pour bien servir la société aujourd’hui, les psychologues doivent se concevoir et se sentir considérés plus que comme les urgentistes du psychisme, mais, de temps en temps, comme des personnes exemplaires, aptes à penser et à aider à penser les grands enjeux humains d’un monde en déroute.

Dans cette optique, je déplore que notre magazine fasse fi d’un partage explicite de cette part vive de réverbérations personnelles, de désaccords fertiles, de regards critiques sur notre monde et sur nous-mêmes. Et je vous prie de bien vouloir considérer le retour d’une rubrique offrant cette liberté d’expression, distincte du thème proposé régulièrement et avec profit par le comité de rédaction. Si vous acceptiez que cette missive l’inaugure, j’en serais honorée et vous en proposerais une version écourtée et remaniée à partir de laquelle d’autres membres de l’Ordre pourraient faire valoir leurs points de vue.

En vous remerciant de l’attention que vous venez d’accorder à mon propos, je vous prie d’agréer, Madame la Présidente, mes sentiments les plus respectueux.

Nadine Gueydan, psychologue
gueydannadine@gmail.com

CC :
Groupe d’étude sur l’intersubjectivité (GEI)
Société psychanalytique de Montréal (SPM)
Association des psychothérapeutes psychanalytiques du Québec (APPQ)
Société québécoise des psychothérapeutes professionnels (SQPP)
Association des psychologues du Québec (APQ)
Centre d’intégration gestaltiste (CIG)
Association des psychanalystes jungiens du Québec (APJQ)
Communauté de pratiques des psychothérapies relationnelles


i Morin, E. (2005), Introduction à la pensée complexe, Paris : Seuil. coll. Points, p. 64.
ii « Perspectives de psychologues », Psychologie Québec, vol. 32, numéro 4, juillet 2015.
iii Martineau, Y., La présentation d’une activité de formation continue, Psychologie Québec, vol, 32, n°6, novembre 2015, p. 12-14.
iv Voyer, G. (1996), Qu'est-ce que l'éthique clinique? : essai philosophique sur l'éthique clinique conçue comme réactualisation de l'éthique aristotélicienne, Namur, Artel ; Saint-Laurent, Fides.
v Houde, D., Situations familiales particulières : Le secret professionnel, Psychologie Québec, vol.32, n°6, novembre 2015, p. 15-16.
vi Cité dans : Bélanger, M. (2002), Le flou dans la bergerie. Essai sur la lucidité et l’incertitude, Montréal : Liber.
vii Yves Gingras (2014), Les dérives de l’évaluation de la recherche. Du bon usage de la bibliométrie, Paris, Raison d’agir.
viii Ici la liste des références serait trop longue, mais je choisis : Lafortune, M. (1989), Le Psychologue pétrifié : du discours expérimental comme perversion du discours humain, Montréal, Louise Courteau.
ix Gadamer H.G. (1960), Préface à la 2e édition de Vérité et Méthode, Paris, Seuil, 1976.


Commentaires

Bonjour Nadine,

Félicitations! Et merci beaucoup! pour ce texte que j’ai beaucoup aimé et qui articule et affirme quelque chose d’essentiel de notre identité et notre pratique de thérapeute d’approche relationnelle, herméneutique, complexe, etc.

M’ont notamment frappé et rejoint :

  • adjoindre (à la recherche) une réflexion critique et « contextualisante ». Autrement dit, nous ne devons pas être pensés par la recherche mais penser la recherche
  • l’assujettissement des psychologues à une idéologie […] dans laquelle beaucoup d’entre nous […] ne se reconnaissent plus
  • cette position risque de se retrouver en porte-à-faux avec la mouvance intellectuelle contemporaine qui avance […] vers une compréhension riche et nuancée des principes de participation herméneutique, de complexité systémique et d’incertitude
  • nous avons au moins autant besoin d’emmagasiner des données que de puiser à une stimulante mise en commun d’idées et de perspectives

Jean-François
xx

Chère Nadine,

Félicitation pour cette magnifique lettre où rigueur et sensibilité s'enchevêtrent.

Je peux te dire qu'elle a beaucoup de résonance auprès de de figures importantes du centre de recherche en étude familiale et en négligence de l'UQTR, Carl Lacharité, le directeur, en tête. Comme il le dit, il y aura des choses à faire pour participer à ce mouvement que tu inspires. Entre autres, nous amorçons cet hiver l'enseignement d'un programme cours de 9 crédits au 2ième cycle sur l'intervention participative afin de contribuer à cet esprit que tu caractérises si bien.

Bonne continuité!

Bon matin Nadine,

Je viens tout juste de lire ta lettre ouverte à La présidente de l'Ordre. Je me sens très nourrie par la justesse de tes propos. Dans mon débordement actuel, j'ai parcouru en survol, les derniers numéros de notre cher journal. Ces sous-textes m'avaient donc échappé. Merci de me ramener à "l'Ordre"!

Je suis encore étonnée et franchement déçue de constater que la recherche en psychologie traîne de la patte de façon aussi inexcusable, par rapport aux autres domaines disciplinaires de la recherche actuelle. De fait, il semblerait que nous ne nous soyons pas encore affranchis du mythe de la recherche positiviste qui a longtemps hanté les sciences exactes, faisant fait de la position du chercheur (et par conséquent du thérapeute...), par souci d'une certaine objectivité cartésienne. Depuis le tournant du millénaire, les sciences humaines et sociales reconnaissent la valeur de l'approche phénoménologique dans les protocoles de recherche. L'article de Meyor et al (2005, vol 25, no 1) dans la revue "Recherches qualitatives" en témoigne. Même dans les sciences dites classiques (biologie, physique, etc.), la pensée systémique dont parle Edgar Morin, fait peu à peu son chemin. On tient de plus en plus compte de la subjectivité du chercheur, en tant que donnée probante de recherche. Notre héritage phénoménologique et humaniste devrait faire en sorte que nous devenions un chef de file dans la recherche qualitative, et dans la dénonciation de la quête d'une Connaissance sans Conscience. En lisant ta lettre, je me désole l'idée que nous adoptons une position rigidifiée de la rigueur scientifique, où nous sommes devenus "plus catholiques que le Pape". Dans une telle étroitesse d'esprit, comment pouvons nous favoriser une pensée réflexive et incarnée chez nos patients, si les dictats implicites de cette vision de la recherche en psychologie, nous incite au contraire?

Merci d'être notre Porte-voix dans l'importance capitale de redonner à l'intersubjectivité, leurs justes lettres de noblesse en psychothérapie et aussi en recherche. Car ces paradigmes influencent à notre insu nos manières d'être et de faire dans notre pratique professionnelle.

Je t'embrasse très fort,

Jo-Anne